18 décembre 2025

Regards croisés – Les interprètes professionnels, passeurs de sens et de dignité pour les personnes migrantes

visuel article blog 18 décembre JM personnes migrantes ISM Interprétariat

Chaque 18 décembre, la Journée internationale des personnes migrantes rappelle l’importance des droits, de la dignité et de l’inclusion pour toutes les personnes déplacées dans le monde. Après avoir fait face aux difficultés – et parfois ce qui relève de l’indicible – du parcours d’exil, comprendre et être compris dans le pays d’accueil est la première étape pour faire valoir ses droits dans tous les domaines de la vie. La langue devient alors un puissant levier d’intégration, et les interprètes professionnels en sont les passeurs essentiels. 

Remettre l’humain au cœur de l’accès aux droits

Pour ISMInterprétariat, les interprètes ne sont pas de simples traducteurs : ce sont des ponts entre deux personnes, deux langues, deux cultures. Depuis 1970, l’association permet aux personnes exilées non francophones d’accéder à leurs droits fondamentaux — dans les domaines médical, social, administratif et juridique — partout en France et dans près de 200 langues. 

Les valeurs de l’association reposent sur le respect de l’individu, la solidarité, l’égalité et la lutte contre les discriminations, inscrites dans sa Charte Qualité et son manifeste. 

 

Un métier exigeant, engagé et humain

L’interprétariat professionnel n’est pas une traduction mot à mot. L’interprète restitue le message dans sa totalité de sens, mobilisant compétences linguistiques, techniques, culturelles et humaines. Chaque situation peut être délicate, parfois traumatisante, et nécessite professionnalisme et vigilance émotionnelle. 

L’interprète professionnel suit également une charte déontologique stricte : fidélité, confidentialité, impartialité et respect de l’autonomie de la personne, garantissant ainsi la qualité et l’éthique de son intervention. 

 

« Être interprète n’est pas qu’une simple traduction des mots. C’est un accompagnement. »

– Jeanne, interprète en ukrainien et en russe.

 

Formation et accompagnement des interprètes 

Les interprètes professionnels font face à une double exigence : une charge émotionnelle parfois importante dans leur métier et le besoin constant de se former aux spécificités des différents secteurs d’intervention (santé, protection de l’enfance, droit d’asile, etc.) afin d’accompagner avec précision et dignité. Pour les soutenir, ISM Interprétariat propose des formations spécialisées, du tutorat et un suivi qualitatif. 

En 2024, près de 76% des interprètes salariés ont suivi au moins une action de formation. Parmi celles dispensées, la formation « Rôle de l’interprète dans les consultations de PMI », lancée en 2022 et animée par Carine Gomis, responsable de circonscription PMI Pantin, permet aux interprètes de comprendre les enjeux spécifiques de la protection de l’enfance, de la parentalité et de la santé maternelle et infantile. 

« La présence d’un interprète dans la pratique en PMI est essentielle. En PMI, il est question de santé physique ou psychique, de soutien à la parentalité ou de protection de l’enfance ; sur ces sujets, il n’est pas possible d’être approximatif, mal compris, ou de mal comprendre. La traduction des subtilités, des émotions est primordiale et ne peut être faite de manière correcte par une intelligence artificielle. […] »

– Carinne GOMIS, Responsable de circonscription PMI Pantin (témoignage issu du rapport d’activité 2023  d’ISM Interprétariat

 

« Cette action m’a fait comprendre une attente primordiale des professionnels de la petite enfance : s’adresser directement aux bébés ou aux enfants lors des consultations. J’avais tendance à toujours m’adresser aux parents. »

– Romica, interprète en moldave et en roumain (témoignage issu du rapport d’activité 2023  d’ISM Interprétariat)

 

 

Depuis septembre 2024, ISM Interprétariat propose également un Groupe d’Analyse des Pratiques Professionnelles (APP) avec un atelier mensuel en visioconférence. Destiné aux interprètes ayant suivi le module «Traduire dans des situations émotionnellement complexes», ce dispositif permet de partager des situations éprouvantes, d’échanger sur les enjeux émotionnels et institutionnels, et de prévenir l’isolement du métier. 

« […] Ces échanges, confidentiels et sans jugement, aident les participants à mieux comprendre leurs expériences, à se sentir moins isolés dans ces vécus et à garder une juste posture. »

– Gaëlle Bouquin-Sagot, psychologue clinicienne (témoignage issu du rapport d’activité 2024 d’ISM Interprétariat)

 

Impact concret sur la vie des personnes exilées en France 

Les interprètes professionnels permettent l’accès aux droits et aux soins, et facilitent l’intégration sociale 

Recommandé par la Haute Autorité de Santé, le recours à l’interprétariat en santé permet aux soignants d’établir une relation de confiance avec leurs patients et de comprendre avec finesse et nuances leurs maux, qu’ils soient physiques ou psychiques. Chaque jour, les interprètes interviennent dans toutes les situations où la compréhension mutuelle est cruciale : première consultation, diagnostic, consentement aux soins, consultations sensibles ou situations de vulnérabilité. 

« L’interrogatoire en médecine, il est super important. Il permet de recueillir peut-être 80% des éléments qui permettent de construire des hypothèses de diagnostic. […] Quand on a un interprète, ça permet de gagner du temps, d’avoir une prise en charge qui est beaucoup plus qualitative, de se diriger très vite vers le bon diagnostic. »

– U.L., médecin généraliste (témoignage issu du Guide pour les soignants, publié en avril 2025)

 

« On ne peut pas hiérarchiser, [les interprètes concourent au même but [que les médecins, psychologues, assistantes sociales…] : aider les personnes en situation de précarité. Ils prennent en charge la précarité, le mot commun, c’est la précarité. »

– I.Y., médecin généraliste (témoignage issu du Guide pour les soignants, publié en avril 2025)

 

Dans le parcours d’asile, les interprètes professionnels jouent un rôle central à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), où le recours à l’interprète est obligatoire. Depuis des années, notre association intervient à différentes étapes et auprès des structures, institutionnelles ou associatives, qui jalonnent le parcours de la demande d’asile en France. Lors des interventions, les interprètes sont propulsés dans des tranches de vie. Ils doivent retranscrire les maux, les blessures, les récits de persécutions et de violences, relevant souvent de l’indicible. C’est le cas de Mamadou, interprète en soninké, peulh, wolof : 

« Dans le droit d’asile, le rôle de l’interprète est central. J’interviens auprès de demandeurs d’asile originaires du Sénégal, de la Mauritanie, du Mali, et de la Gambie. Les récits concernent les problématiques d’excision, de mariages forcés, des problèmes sociaux, politiques, etc. A l’OFPRA, l’entretien est interrogatif : toutes les questions sont posées, il faut tout dire, au-delà de la barrière culturelle aussi. Parfois, des officiers de protection de l’OFPRA demandent à des femmes si leur mère est excisée, elles sont étonnées parce que, culturellement, ça ne se fait pas de poser cette question. L’interprète reste neutre, il ne donne pas son avis, et il n’est pas là pour commenter. En dehors de l’entretien, il faut des échanges entre les officiers de protection et les interprètes pour prendre en compte la dimension culturelle. […] »

– Mamadou, interprète en soninké, peulh et wolof (témoignage issu du rapport d’activité 2023 d’ISM Interprétariat)

Visuel BD carnet interprète asile OFPRA Mussa Oromo red

 

L’interprète est un maillon essentiel à la communication et à la compréhension entre deux personnes ayant des références culturellesdifférentes. Dans le parcours d’intégration, l’accès à la bonne information est primordial et l’interprète se fait ici aussi médiateur culturel : il/elle vient permettre aux personnes d’accéder à leurs droits, et agir sur leur intégration car elles comprennent désormais les codes de la société dans laquelle elles ont vocation à s’insérer et à participer. 

« Une fois que la personne est reconnue réfugiée, c’est un parcours du combattant qui commence. [Si à la complexité des démarches administratives] s’ajoutent la barrière de la langue et la barrière de la culture, ça devient un combat perdu d’avance si on n’a pas de professionnels qui vont nous aider à accéder à l’information. Saisir l’information, c’est s’approprier des éléments de la culture de l’autre. L’interprète va aider – avec sa casquette de médiateur culturel – à expliquer les codes culturels de la société dans laquelle [la personne] va devoir vivre et s’adapter. »

– Jésus, interprète en kirundi et kinyarwanda (témoignage issu du replay du Module 3 du Programme 3D Dialogues, Droits et Diversité, organisé en février 2025 par l’Observatoire d’ISM Interprétariat).

 

Plaidoyer pour un accès effectif à l’interprétariat professionnel 

Si le recours à un interprète est obligatoire dans certaines situations liées au droit d’asile, ce n’est pas le cas dans les autres contextes où il n’est donc pas garanti, notamment en santé. Cette absence de droit systématique entraîne des obstacles à l’accès aux soins et aux droits pour les personnes exilées allophones. 

L’Observatoire et le plaidoyer d’ISM Interprétariat visent à renforcer la visibilité et l’usage de l’interprétariat professionnel dans tous les domaines où il est crucial pour la compréhension mutuelle. Ils produisent constats, analyses et recommandations concrètes pour garantir que chaque personne puisse être comprise et accompagnée dans sa langue et dans sa culture.  

➡️(Re)découvrir notre guide pratique «Coopérer avec un.e interprète professionnel.le? Pour quoi faire? » (2025)

➡️ (Re)découvrir la Note d’observation et de positionnement «Pour un accès effectif à l’interprétariat en santé  » (2024)  

➡️ (Re)découvrir la Note d’observation et de positionnement « L’accès aux droits des personnes migrantes : observations, analyse et plaidoyer » (2023)  

 

Les interprètes professionnels ne se contentent pas de traduire des mots : ils transmettent du sens, préservent la dignité et permettent à chacune et chacun d’exercer ses droits. En cette Journée internationale des personnes migrantes, ISMInterprétariat met en lumière le travail indispensable de ces professionnels engagés, qui font chaque jour le lien entre les langues, les cultures et les droits fondamentaux.