20 novembre 2025

Journée internationale des droits de l’enfant 2025 : l’interprète professionnel, lien essentiel entre MNA et droits fondamentaux

Chaque 20 novembre, à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’enfant rappelle l’adoption, en 1989, de la Convention internationale des droits de l’enfant. Ce texte fondateur consacre la protection de droits essentiels pour tous les enfants, tels que le droit à la santé, à l’éducation, à la protection contre la violence, la maltraitance, l’exploitation et toute forme de discrimination. Pour les mineurs non accompagnés (MNA) arrivant en France, ces droits prennent une dimension d’une grande complexité. Extrêmement vulnérables, et souvent seuls, ces jeunes font face à un système administratif et social complexe et difficile à appréhender. Dans ce contexte, le rôle de l’interprète professionnel devient fondamental pour garantir l’accès à leurs droits. 

Enjeux et fragilités des MNA 

Les MNA sont un public particulièrement exposé à une situation de grande précarité. Face à l’absence de données gouvernementales, une enquête a une nouvelle fois été menée par la Coordination Nationale Jeunes Exilé·es en Danger (CNJED), en juin 2025, auprès d’une centaine d’associations et collectifs non mandatés, actifs dans 79 départements en France métropolitaine. Cette enquête visait à recenser le nombre de mineurs isolés étrangers engagés dans une procédure pour faire reconnaître leur minorité auprès de la justice : ils seraient au moins 3 273, dont 2 918 garçons (89,15%) et 355 filles (10,85%). 

Parmi eux : 

  • 1 087 vivent à la rue
  • 939 sont hébergés temporairement par la société civile 
  • 170 sont dans des dispositifs d’urgence « adultes » 
  • 989 dans des dispositifs d’urgence pour MNA (en grande partie hors champ protection de l’enfance) 

Cette situation met en lumière un système de protection à l’arrêt, avec une couverture territoriale inégale. 

Le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies (ONU) a dénoncé en octobre 2025 dans un rapport que la France « a systématiquement refusé de fournir des services de protection de l’enfance » aux MNA et l’accuse de « violations graves et systématiques des droits des enfants migrants non accompagnés ». L’accès limité à l’eau, à la nourriture et la forte exposition aux violences constituent des conditions « contraires à la dignité humaine ». 

Focus sur les jeunes filles isolées

Le nombre de jeunes filles MNA recensées a presque doublé entre 2024 et 2025, passant de 5,98 % en 2024 à 10,85 % en 2025 (CNJED, 2025). A l’occasion du module 5 du Programme 3D de l’Observatoire d’ISM Interprétariat (« Mineurs non accompagnés : quel accueil entre contrôle migratoire et protection de l’enfance ? » – avril 2025), Angelo Fiore, chargé de plaidoyer MNA & Jeunes Majeurs, à Utopia 56 et Lucille Bodet, coordinatrice de l’antenne lilloise d’Utopia 56, sont intervenus sur le thème : « Entre invisibilisation et vulnérabilisation : les défis des jeunes filles MNA et les enjeux de leur accompagnement ». 

Ils ont témoigné de leurs constats du terrain ; l’augmentation du nombre de jeunes filles mineures isolées remises à la rue après une évaluation négative de leur minorité par les départements. Pendant la longue période de recours auprès du juge des enfants, les jeunes filles ne sont pas protégées par une institution, elles se retrouvent invisibilisées. 

« A Lille, suite à un refus [de protection], les jeunes filles doivent sortir du foyer de mise à l’abri, sans être orientées, accompagnées vers des lieux ressources, parfois sans téléphone, parfois alors qu’elles ne parlent même pas français. » – Lucille Bodet, coordinatrice de l’antenne lilloise d’Utopia 56.

Dans la rue, les jeunes filles sont exposées d’autant plus à des violences en raison de leur genre : physiques, psychiques, sexuelles, risques d’exploitation ou d’emprise, réseaux de traite des êtres humains et prostitution forcée, pouvant mener à leur disparition.  

“ Au bout d’un an passé à la rue, 100% des femmes ont subi un viol, quel que soit leur âge, quelle que soit leur apparence. Pour elles, c’est un trauma parmi d’autres.” – Rapport d’information de la Délégation aux droits des femmes du Sénat – Femmes sans abri, la face cachée de la rue (31 octobre 2024).

Les mineures isolées remises à la rue, comme toutes les femmes sans abris, sont donc particulièrement exposées à ces dangers et l’absence de prise en charge pendant la durée du recours accentue ces risques. 

 

Le rôle de l’interprète : traducteur, médiateur et garant des droits

Les interprètes professionnels d’ISM Interprétariat interviennent quotidiennement auprès des MNA, notamment lors des entretiens d’évaluation de minorité, qui doivent se dérouler dans une langue comprise par le jeune. 

En raison de sa complexité, la langue française exige une attention particulière aux mots et à leurs nuances. Une mauvaise compréhension peut compromettre l’évaluation. Un mineur peut sembler à l’aise à l’oral dans la vie quotidienne, mais son vocabulaire reste limité face à des questions formelles. Certaines notions varient selon les cultures : par exemple, « tante » ou « oncle » peut désigner un proche sans lien de parenté direct. Sans interprète, ces nuances risquent d’être mal comprises, faussant l’entretien et mettant en péril la reconnaissance de minorité.

L’accès à un interprète professionnel devrait pourtant être inconditionnel, dès que le jeune en ressent le besoin. 

“ Le rôle de l’interprète est indispensable pour créer les conditions d’une prise en charge juste et adaptée. Il ne s’agit pas seulement de relever le défi linguistique, mais aussi de tenir compte des dimensions psychologiques et culturelles. Cela est encore plus important lors de l’évaluation sociale de la minorité et dans le suivi thérapeutique.”- Omar HAOUCHINE, interprète en arabe et en kabyle chez ISM Interprétariat

Au quotidien, ces interprètes jonglent entre neutralité, adaptation culturelle et gestion émotionnelle, tout en manifestant un engagement humain essentiel. Quand les professionnels en face le permettent, ils adoptent une posture de médiation culturelle, favorisant la compréhension mutuelle et désamorçant les tensions. 

« Le psychologue [d’une jeune algérienne arabophone] lui pose la question ‘comment tu te sens ?’. Elle répond par l’expression ‘Qoffablayddin’ qui signifie littéralement ‘un couffin sans poignée’. C’est une image très forte et symbolique dans la culture algérienne. Elle est utilisée pour exprimer un désarroi profond, un état de détresse, d’impuissance ou de solitude extrême. […] [C’était] bien plus qu’un simple ‘je ne vais pas bien’ pour [la jeune fille] qui a transmis un ressenti existentiel difficile à traduire sans trahir la profondeur symbolique. »– Omar HAOUCHINE, interprète en arabe et en kabyle chez ISM Interprétariat

En cette Journée internationale des droits de l’enfant, le rôle de l’interprète professionnel apparaît comme indispensable pour garantir l’accès aux droits fondamentaux des MNA. Plus qu’un traducteur, il est un pont entre les jeunes et les institutions, permettant de protéger leur dignité et de faire vivre concrètement les principes de la Convention internationale des droits de l’enfant.