25 novembre 2025

Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes 2025 : donner voix à la douleur à travers le rôle des interprètes

Chaque 25 novembre, la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes rappelle l’ampleur des violences faites aux femmes à travers le monde. Parmi celles basées sur le genre, les mutilations génitales féminines (MGF), pratiques profondément ancrées dans certaines sociétés, continuent d’avoir des conséquences physiques, psychologiques et sociales dramatiques pour des millions de femmes et de jeunes filles. D’après l’Organisation mondiale de la Santé, les MGF se déclinent en quatre types principaux, allant de l’excision partielle ou totale du clitoris à des pratiques plus invasives affectant les organes génitaux externes. 

En France, selon le rapport annuel 2024 de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), les MGF touchent des mineures comme des adultes, et 3 571 fillettes ont été placées sous protection internationale en 2024 en raison du risque d’excision. Au 31 décembre 2024, 24 791 mineures bénéficiaient d’une protection internationale fondée sur ce motif. Les demandeuses d’asile concernées sont principalement originaires d’Afrique de l’Ouest (Guinée, Côte d’Ivoire, Mali, Mauritanie, Sénégal, Sierra Leone, Nigéria), de la Corne de l’Afrique (Somalie, Soudan, Éthiopie), d’Égypte, mais aussi, fait moins connu, des Balkans et du Caucase. Ces données rappellent une réalité : les MGF restent une violence mondiale, transmise, imposée et encore parfois justifiée au nom de traditions ou normes sociales. 

Au cœur de ces parcours complexes, les interprètes professionnels jouent un rôle déterminant. Ils permettent aux femmes allophones de raconter, parfois pour la première fois, l’histoire de la violence qu’elles ont subie. 

C’est le cas de Moumina, interprète en somali pour ISM Interprétariat depuis 2020 et présidente de l’association Dromadaire Blanc. Elle met sa voix, son expérience personnelle et son empathie au service de celles qui cherchent protection et dignité. 

Elle revient sur son parcours et son engagement dans cet entretien. 

Entretien avec Moumina, interprète engagée dans la lutte contre les MGF 

« Quand une femme est mutilée, c’est comme si l’on cherchait à la dominer et à la réduire au silence. Il est donc essentiel de lui redonner une voix. Lorsqu’elle ne parle pas la langue, lever cette barrière devient une première forme de protection. En interprétant pour une femme allophone victime de violences, je ressens souvent une profonde émotion, parfois de la douleur, car je connais personnellement le sujet, mais je me concentre entièrement sur ce qu’elle exprime. […] Parler de son intimité n’est jamais facile pour une femme. Mon rôle est de l’écouter, de l’accompagner et de lui donner confiance.[…] Aux côtés des professionnels, je l’aide à faire valoir ses droits, à se protéger, à retrouver sa dignité et à se reconstruire. »

  • Comment en êtes-vous venue à devenir interprète ?

Avant de devenir interprète, j’étais auxiliaire de puériculture dans une crèche à Reims. Je souhaitais changer de métier et j’ai suivi une formation continue à l’Université de Reims pour obtenir un diplôme dans les métiers de l’insertion et de l’accompagnement social. Je devais être recrutée comme formatrice, mais cela n’a pas pu se faire. Puis j’ai entendu parler d’ISM Interprétariat et j’ai postulé par téléphone pour devenir interprète. J’ai commencé en août 2020, et ce métier est rapidement devenu une évidence pour moi. 

  • Qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager dans la lutte contre les mutilations génitales féminines (MGF) ?

Je voulais créer une association pour aider Djibouti, mon pays d’origine. Avec le temps, il est devenu évident pour moi de m’engager pour l’égalité femmes-hommes. Étant moi-même concernée par les MGF, il me semblait naturel de lutter contre ce fléau très présent à Djibouti, en Somalie et en Éthiopie. C’était un choix naturel. 

  • Quel lien entretenez-vous avec l’association Dromadaire Blanc ?

J’en suis la présidente. Je coordonne les réunions, je suis tous les membres et je fais le lien avec chacun. Avec l’aide de mon équipe, je veille à la bonne coordination et à l’accompagnement de tous, un engagement que je prends très à cœur.

  • À l’occasion de cette journée mondiale, quel message souhaiteriez-vous transmettre en tant qu’interprète engagée ?

Je pense qu’il est essentiel d’écouter les femmes. Lorsqu’elles racontent les mutilations, il est important de les comprendre et de les écouter, car c’est aussi leur offrir une première protection, leur redonner leur dignité et leur parole. Quand une femme est mutilée, c’est comme si l’on cherchait à la dominer et à la réduire au silence. Il est donc essentiel de lui redonner une voix. Quand elle ne parle pas la langue, il faut lever cette barrière pour qu’elle puisse se sentir reconnue et écoutée.

  • Quelles sont les situations les plus marquantes que vous avez vécues dans votre travail d’interprète, en lien avec ces violences ?

Ce qui m’a le plus marquée, c’est l’impossibilité de certaines femmes à expliquer ce qu’elles ont subi. Elles disent que ça leur pose problème, mais elles n’arrivent pas à raconter les détails, qui sont très compliqués. Elles ne comprennent parfois pas pourquoi on leur pose des questions sur des sujets si intimes, alors que c’est nécessaire pour chercher une protection. 

Parler d’’intimité est très difficile pour ces femmes. Certaines professions abordent ces sujets comme si c’était simple et insistent pour que la personne parle, sans prendre en compte la difficulté qu’elle a à se confier. Elles ne mesurent pas le moment et traitent le sujet comme un autre, alors que ce n’est pas le cas. 

  • Comment faites-vous face à la charge émotionnelle, notamment lors de récits de violences ou d’excision ?

Je me concentre sur la femme qui parle. Je veux transmettre son message et lui permettre de s’exprimer. Avec l’accord du professionnel, je lui demande si je peux expliquer davantage ou poser plus de questions. Le plus important pour moi est qu’elle soit comprise et qu’elle puisse exprimer sa douleur. Je ressens souvent une profonde émotion, parfois de la douleur, car je connais personnellement le sujet, mais je me concentre entièrement sur ce qu’elle exprime. Parfois, je me permets juste de boire un peu d’eau, mais je continue à l’accompagner. 

  • Que signifie, pour vous, “traduire la douleur d’une autre femme” ?

Pour moi, cela signifie permettre à une femme de parler alors qu’elle ne maîtrise pas la langue. C’est écouter attentivement et retransmettre mot à mot ce qu’elle dit. Bien écouter et bien transmettre, c’est essentiel. 

  • Comment instaurez-vous la confiance avec une femme qui a du mal à parler ou à revivre son histoire ?

Je souhaite surtout qu’elle raconte ce qu’elle a subi, c’est très important. La confiance s’installe dès le départ, dès le bonjour et les présentations. La femme sent déjà que quelqu’un la comprend et lui parle dans sa langue. Cette première approche la rassure et l’apaise. 

  • Comment collaborez-vous avec les professionnels pour garantir une bonne compréhension mutuelle ?

Je leur explique que les femmes n’ont pas l’habitude que l’on pose des questions intrusives et intimes. Aucune femme ne parle facilement de ses parties intimes. Mon rôle est de les préparer et de leur donner confiance. 

  • De quoi auraient besoin, selon vous, les interprètes pour mieux faire face à ces situations sensibles ?

Beaucoup de femmes sont concernées par les MGF. Il serait utile de créer une brochure expliquant les différences culturelles, les sujets tabous et l’intimité des femmes ayant subi ces violences, ainsi que des conseils pour les mettre à l’aise. Il est important d’expliquer les blocages, de ne pas stigmatiser ni trop victimiser, mais de parler des mutilations et de prendre le temps d’écouter.  

Il serait également utile de mieux prendre en compte la dimension interculturelle du travail des interprètes, en complément de leur rôle linguistique. Ce soutien pourrait faciliter leur intervention et améliorer la qualité des échanges avec les personnes concernées. 

  • Voyez-vous une évolution dans la façon dont les MGF sont perçues au sein des communautés ?

Oui, de plus en plus de femmes savent que c’est interdit en France. Mais il est important que les professionnels continuent d’en parler. Par exemple, les femmes qui ont de jeunes filles doivent être sensibilisées, sans stigmatisation, pour éviter que la famille ou la communauté exerce des pressions derrière leur dos. La prévention et la sensibilisation doivent continuer, par les professionnels et les associations. 

  • Qu’aimeriez-vous dire aux femmes victimes de ces violences ?

Même si elles n’aiment pas en parler, il est important de continuer la sensibilisation, notamment à travers l’éducation sexuelle et le travail associatif. 

  • Et aux institutions qui travaillent avec elles ?

Je leur dirais de continuer la sensibilisation auprès des femmes, des professionnels médicaux, paramédicaux et sociaux. 

  • Qu’est-ce qui vous donne encore de la force pour continuer ce travail ?

Je me sens utile pour ces femmes, pour les allophones. Je les aide à faire valoir leurs droits, à se protéger, à retrouver leur dignité et à se reconstruire.


Cet entretien met en lumière le rôle essentiel, souvent méconnu, des interprètes dans la lutte contre les violences faites aux femmes. En traduisant des mots, des silences et des douleurs, Moumina aide des femmes à obtenir protection, reconnaissance et dignité. 

En ce 25 novembre, nous honorons toutes celles qui se battent, témoignent, protègent, accompagnent, et celles qui, comme Moumina, prêtent leur voix à celles qui n’en ont pas.  

Pour aller plus loin

À l’occasion du Festival des Solidarités, l’association Dromadaire Blanc participe à une projection-débat le 25 novembre autour du film Tous contre l’excision.
Ce documentaire s’inscrit dans la thématique « le droit des peuples » et met en lumière le parcours de femmes qui s’exilent pour protéger leurs filles de l’excision. 

Une œuvre engagée et profondément humaine, qui donne la parole à celles qui refusent la fatalité et choisissent la protection, la dignité et la liberté. 

D’autres ressources

➡️ Les différents types de MGF – Mille Parcours
➡️ Prévalence des mutilations génitales féminines dans le monde – Mille Parcours
➡️ Demander l’asile en cas de mutilation sexuelle féminine | Ofpra
➡️ Observatoire – Replay du quatrième module « Vivre et dire son intimité en situation de migration » – ISM Interprétariat