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Observatoire – Replay du quatrième module « Vivre et dire son intimité en situation de migration »
Les 20 et 21 mars 2025, a eu lieu le quatrième Module du Programme 3D Dialogues, Droits et Diversité, cycle de séminaires porté par l’Observatoire de l’intégration et de l’accès aux droits des personnes migrantes d’ISM Interprétariat. Consacré à la thématique « Vivre et dire son intimité en situation de migration », son objectif était d’explorer l’impact du parcours de migration sur les différentes facettes de l’intimité des personnes exilées et identifier les enjeux de l’interprétariat dans la traduction de l’intime.
La définition de la notion sociologique des intimités en migration et la vulnérabilité psychique des mères exilées
Cet objectif nous a amenés à explorer la définition de l’intimité en migration, à travers l’intervention intitulée « Intimités en migration : l’itinéraire d’un paradigme sociologique délicat à manier » de Laura Odasso, sociologue rattachée à la chaire Migrations et Sociétés du Collège de France, associée à l’Université Paris-Cité et affiliée à l’Institut Convergences Migrations.
Laura Odasso nous a éclairés, à travers ses travaux et ceux portés par le projet Intimigr’ de l’Institut Convergences Migrations, sur ce que recouvre les intimités en migration, sur ce que la migration fait à l’intimité, en prenant l’exemple de la métamorphose des liens affectifs et familiaux.
Partant du constat que la terminologie de l’intime est de plus en plus explorée en sociologie, elle a souligné le caractère politique, instable et interactionnel de l’intimité. Cette dernière est façonnée par des normes sociales et des injonctions institutionnelles, mais également par les actions, les choix, les discours des individus et la volonté d’être soi.
Brouillant la limite entre le public et le privé, les politiques et les pratiques administratives d’asile et d’immigration créent des frontières entre les groupes sociaux et envahissent l’intimité des individus. Face à cela, des réactions émergent, comme l’affirmation d’une citoyenneté intime, c’est-à-dire la revendication de droits sur la base de la vie intime, ou encore la mobilisation de l’intimité comme une compétence, avec l’exemple des groupes d’entraide en ligne pour les couples binationaux, où le dévoilement de l’intime est utilisé pour obtenir en contrepartie des conseils et informations.
« L’intimité est façonnée par des dynamiques relationnelles […] et est instable. Cette instabilité est visible si on considère les différentes tensions qui habitent l’intimité des individus. L’intimité est complètement et tout le temps tiraillée par des relations, des situations, des contraintes qui agissent comme des éléments perturbateurs [qui bloquent les individus] mais aussi comme des ressources, des déclencheurs d’action. La contrainte peut être une ressource et ouvrir de nouvelles manières de se penser, de penser, d’agir, voire de résister face à certaines politiques migratoires ».
- L’intervention de Laura Odasso est à retrouver ici.
Pour la deuxième intervention de la matinée, nous avons également eu le plaisir d’accueillir Hawa Camara, psychologue clinicienne à la Maison de Solenn et à la maternité Port Royal (Paris), docteure en psychologie et chercheure, spécialiste de la clinique transculturelle et périnatale.
A travers sa présentation intitulée « Mères exilées : la clinique transculturelle en périnatalité comme levier thérapeutique », nous avons pu comprendre qu’intervenir auprès des mères exilées, c’est soigner dans l’adversité, dans l’urgence, dans des conditions extrêmes (même à Paris et en France) qui poussent les soignant.e.s en santé mentale à lutter pour une clinique de la dignité.
Si le parcours d’exil peut être extrêmement éprouvant, les conditions difficiles et parfois très précaires de vie en France, les difficultés d’accès aux droits et aux soins – en somme la violence du non-accueil – ont elles aussi un impact sur la santé psychique des femmes exilées. Celles-ci présentent des vulnérabilités accrues en période périnatale et dans un environnement culturel différent du leur, éloigné de leurs repères et références, qui ne comprend pas leur manière de vivre leur grossesse, leur accouchement et leur manière d’être mères, la spécificité de leurs modes de maternage.
La dépression post-partum touche entre 38% et 50% des femmes migrantes, contre 10 à 15% des femmes de la population générale (Stewart & al. 2008 ; Zelkowitz & al. 2008).
« Dans nos maternités en France, tous les jours des bébés naissent et on a tendance à accompagner les femmes de manière uniforme. Or on sait qu’aujourd’hui, une femme sur quatre qui accouche dans nos maternités est une femme migrante. Ces femmes sont confrontées à des défis, des difficultés importantes, notamment celles des malentendus culturels, de la barrière linguistique, des pratiques de maternage différentes ».
En réponse à leurs besoins, l’approche transculturelle et les dispositifs tels que les groupes de parole « Maternité et cultures » constituent un véritable levier pour soutenir, accompagner, permettre aux femmes de sortir de l’isolement et prendre en soin leur santé psychique. Ces actions leur offrent des espaces d’expression de leur intime, de la transformation de leurs pratiques de maternage et de la relation à leur(s) enfant(s) liée à la migration. L’approche transculturelle les autorise à métisser leurs pratiques, leur manière d’être mères en contexte transculturel, et ne saurait exister et être mise en œuvre sans la collaboration entre thérapeutes et interprètes professionnels.
« L’approche transculturelle vient aider [les soignants] à accompagner ces femmes, [en adoptant] une posture d’humilité culturelle. [Dans nos dispositifs transculturels], nous travaillons avec des interprètes et des médiateurs culturels, car nous sommes convaincus de l’importance de la place de la langue maternelle dans l’accompagnement des familles. Ne pas travailler dans leur langue avec leurs représentations culturelles, c’est annuler une grande partie de leur identité. »
- Lire l’article co-écrit par Hawa Camara « Apprendre de la vie des mères. Approche transculturelle »
Les enjeux de l’expression de l’intime dans la demande d’asile LGBT+ et pour les femmes étrangères victimes d’une double violence
Dans la deuxième matinée de séminaire, il nous a semblé important de nous intéresser aux enjeux des bouleversements de l’intimité et de l’expression de l’intime pour les personnes exilées LGBT+ et les femmes étrangères subissant une superposition de violences en France. En effet, bien trop souvent invisibilisées dans les politiques traitant de l’asile et de l’immigration, ces personnes font pourtant face à des persécutions, stigmatisations, discriminations et violences ciblées en raison de leur genre et de leur orientation sexuelle, dans le pays d’origine, sur le parcours et bien souvent aussi dans le pays d’accueil.
Christophe Caulier, co-président de l’Ardhis (Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et trans à l’immigration et au séjour) a ouvert cette deuxième partie de séminaire avec son intervention « Demandeurs d’asile LGBT+ : les enjeux de l’expression de l’intime ».
Il a pu présenter l’Ardhis, qui agit de manière multiforme auprès des personnes étrangères et exilées LGBT+ en leur apportant notamment un accompagnement et un suivi juridico-administratif dans les différentes procédures en vue d’aboutir à l’obtention d’un droit de séjour durable en France (vie privée et familiale ou protection internationale). Aussi l’Ardhis a développé une réelle expertise dans le champ de la demande d’asile LGBT+, lui permettant aujourd’hui de porter des actions de plaidoyer et de dispenser des formations aux intervenants sociaux, aux bénévoles d’associations LGBT+ ou encore aux interprètes.
Christophe Caulier a abordé les impacts de l’exil sur l’intimité des personnes LGBT+, les défis de la (re)construction de leur intime dans le pays d’accueil et les enjeux qui entourent l’expression de l’intime dans la demande d’asile LGBT+. Dans ce cadre, l’Ardhis constate qu’il existe une dissonance entre ce qu’attendent les instances de l’asile et ce que le demandeur d’asile pense qu’il est attendu de lui.
En effet, les enjeux linguistiques et culturels sont ici immenses : alors que l’orientation sexuelle et donc l’intimité est interrogée par les officiers de protection de l’Ofpra et les juges de la CNDA, ceux-ci attendent une certaine performance oratoire de la part du demandeur d’asile. Comment emporter leur intime conviction et que soit établie la crédibilité du récit lorsqu’ils ne partagent pas les mêmes références culturelles, les mêmes conceptions de la relation sexuelle, du couple, du sentiment amoureux que la personne à protéger ? Ici, le rôle de l’interprète est crucial : il permet de lever les malentendus issus de ces divergences de représentations.
« L’Ofpra et la CNDA vont avoir une idée du couple très occidentale, très européenne. [Est attendu, en réponse à la question] ‘Qu’est-ce que vous aimiez faire ?’, des sorties au cinéma, au restaurant… Mais lorsque vous êtes dans un pays où l’hostilité législative et sociétale à l’égard des personnes LGBT+ atteint des sommets, évidemment, vous n’allez pas vous afficher. Si vous êtes Mauritanien, il y a peu de chances que vous organisiez un petit dîner romantique pour la Saint-Valentin. »
- L’intervention de Christophe Caulier est à retrouver ici.
- Ecouter le Grand Reportage (France culture) « Le douloureux parcours des demandeurs d’asile LGBT » en podcast.
Maryam Boulati et Mathilde Provini, juristes et chargées de projets au sein de l’association Femmes de la Terre ont ensuite abordé, dans leur intervention « Superposition des violences : comment lutter et défendre les droits des femmes étrangères ? » la double violence à laquelle celles-ci font face, en tant que femmes et en tant qu’étrangères.
En effet, si les femmes étrangères peuvent se confronter à une superposition de violences (physiques, psychologiques, conjugales, intra-familiales et institutionnelles), les violences spécifiquement subies par les femmes (mutilations sexuelles féminines, mariage forcé, crime d’honneur, violences conjugales, etc.) peuvent être aggravées par la précarité de leur statut administratif sur le territoire français, par exemple si elles sont en situation irrégulière ou si leur titre de séjour dépend de la communauté de vie avec leur conjoint.
« Tous ces éléments peuvent dissuader les femmes à aller dénoncer les violences, à aller porter plainte, ou même à quitter le domicile conjugal ou leur conjoint. »
L’association Femmes de la Terre constate que le statut d’étrangère prime sur celui de femme ou de victime dans la prise en charge des femmes étrangères par l’administration.
Les lois « immigration » consécutives, la généralisation de la dématérialisation des démarches administratives, ainsi qu’une suspicion de mensonge croissante à l’encontre des femmes étrangères victimes de violences, participent largement à la dégradation de leur prise en charge et de leur accompagnement, et renforcent la double violence.
« Dans les nombreuses lois immigration, aucune disposition n’est prévue pour protéger plus efficacement les femmes étrangères victimes de violences. »
- Revoir l’intervention de Maryam Boulati et Mathilde Provini ici.
Traduire une intimité bousculée par l’exil : rôle et enjeux de l’interprétariat
Lors de ces deux matinées de séminaire, Dilhani Dougles, interprète en tamoul et cingalais et médiatrice transculturelle nous a expliqué son rôle et les enjeux de la traduction de l’intime. Elle s’est appuyée sur la richesse de ses interventions dans le secteur médico-social, dans les centres de protection maternelle et infantile (PMI), les centres médico-psychologiques (CMP), les groupes d’ethnopsychiatrie, ou encore les centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA).
« En tamoul, le mot ‘intimité’ est difficile à traduire. »
Dilhani nous a apporté des situations concrètes de consultations interprétées et nous a expliqué que par exemple, dans les consultations gynécologiques, les questions posées pour constituer le dossier médical ou encore la question de la contraception touchent à des sujets tabous dans la culture des femmes tamoules. Pour assurer la communication et la bonne compréhension entre la patiente et le professionnel de santé, l’interprète devient également médiateur culturel, en ce sens qu’il va apporter une explication aux réticences, par exemple, de la femme tamoule dans la consultation et permettre au soignant d’adapter sa posture.
« Dans les consultations de gynécologie, les femmes tamoules sont très mal à l’aise. Pourquoi ? Parce qu’elles n’ont jamais connu ces consultations au pays. Là-bas, on n’apprend pas et on ne parle pas de la sexualité ou du corps de la femme. »
Dans le cadre de l’accompagnement des femmes victimes de violences, l’interprète s’attache à créer un climat de confiance dans le « dialogue à trois », c’est-à-dire à la fois avec la personne accompagnée et avec le professionnel qui la soutient, en rappelant également la règle de confidentialité et d’impartialité à laquelle il est soumis. L’intervention de l’interprète apparaît alors comme la clé de voûte permettant de rassurer les patientes et d’apporter un cadre sécurisant, condition substantielle de l’expression de l’intime.
« Dans la culture tamoule, on ne peut pas dévoiler à l’extérieur du couple les violences conjugales ou les violences sexuelles. On n’a pas le droit de parler de l’intimité de la femme. »
- L’intervention de Dilhani Dougles est disponible ici.
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