10 octobre 2025

Focus – L’interprétariat professionnel en santé mentale : clé de voûte de la relation thérapeutique au service d’une prise en soin adaptée

A l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale 2025, ISM Interprétariat rappelle l’importance de la prise en soin de la santé psychique des personnes exilées et du rôle essentiel qu’y joue l’interprétariat professionnel. 

Un système de santé inadapté face à un risque accru de troubles psychiques 

Selon Andrea Tortelli, psychiatre, cheffe de service du Capsys (Pôle GHU Psychiatrie Précarité – Hôpital Sainte Anne, Paris), chercheuse à l’Inserm et affiliée à l’Institut Convergences Migrations, les personnes exilées présentent un risque accru de développer des troubles psychiques, en comparaison aux personnes natives du pays, en raison d’une accumulation de violences subies et de facteurs environnementaux de vulnérabilité, tels que les conditions de vie extrêmement précaires et dégradées dans les pays d’accueil. 

« Alors qu’une personne en demande d’asile sur trois présente des troubles post-traumatiques, presque une sur deux présente des troubles anxio-dépressifs. »Andrea Tortelli, psychiatre et cheffe de service du Capsys (extrait de son intervention lors du Module 2 « Lever les barrières linguistico-culturelles pour soigner les maux de l’esprit » de la troisième édition du Programme 3D).

Pourtant, le Centre Primo Levi constate qu’en France, ni le système de santé actuel, ni les dispositifs d’accueil et de soins publics ne sont adaptés pour identifier et répondre aux besoins de prise en charge de la souffrance psychique des personnes exilées. La santé mentale des personnes exilées ne cesse de s’aggraver, et si elle constitue en réalité un enjeu de société et de santé publique, elle subit une large invisibilisation et reste la grande absente des politiques d’asile et d’immigration – et de leurs débats – centrées uniquement sur des enjeux sécuritaires, de répression et de contrôle. 

Alors qu’elles subissent un continuum de violences, l’accès aux soins de santé mentale des personnes exilées se voit entravé notamment par la difficulté d’accès aux services publics, les longs délais d’attente et le non-recours à l’interprétariat professionnel. 

De l’impérieuse nécessité de l’interprétariat professionnel au service du soin des maux 

Alors que la parole est l’outil essentiel du travail thérapeutique, comment prendre soin sans donner au patient la possibilité de s’exprimer, de se faire comprendre et d’être compris ?  

Dans les rapports de l’Observatoire de l’accès aux droits et aux soins de Médecins du Monde, après la méconnaissance des droits et des structures, et les difficultés administratives, la barrière linguistique constitue le troisième obstacle dans l’accès aux soins.   

En effet, selon Daria Rostirolla, psychologue clinicienne et docteure en anthropologie, elle est un facteur de fragilisation majeur de la santé mentale, pouvant aggraver les traumatismes liés à l’exil, compliquer significativement l’accès aux soins, et provoquer une errance médicale.  

« Les barrières linguistiques constituent l’un des facteurs les plus critiques dans les disparités en santé […], et peuvent générer des malentendus linguistiques et culturels qui, si non décodés, risquent d’entraver la construction d’une alliance thérapeutique efficace. »– Daria Rostirolla, psychologue clinicienne et docteure en anthropologie (extrait de son intervention lors du Module 2 « Lever les barrières linguistico-culturelles pour soigner les maux de l’esprit » de la troisième édition du Programme 3D).

Pourtant, aujourd’hui en France, dans les structures de soins en santé mentale, le recours à l’interprétariat professionnel se heurte encore à de trop nombreuses réticences. Si l’introduction d’un tiers – l’interprète – vient perturber la dynamique de la relation thérapeutique duale – et bouscule alors le cadre clinique habituel – sa présence constitue en réalité une richesse (cf. guide Santé mentale & interprétation : une collaboration interprofessionnelle riche de sens. Guide pratique à destination du thérapeute et de l’interprète.).  

En effet, l’interprète en santé mentale est un véritable pont catalyseur entre le soignant et le soigné. Il permet de dépasser les barrières linguistiques, culturelles et émotionnelles, et d’accéder à d’autres espaces d’analyse qui n’auraient pu exister dans la relation duale thérapeute-patient. 

L’interprète joue un rôle clé dans la relation thérapeutique, en ce sens qu’il permet non seulement de décrypter les mots, mais aussi les références culturelles, les éléments de langage non-verbaux, les expressions corporelles, la tonalité de la voix du patient, son émotivité et même ses silences, qui sont autant de signaux que le professionnel de santé doit décoder et comprendre pour garantir à son patient des soins adaptés et de qualité. 

« […] Lorsqu’un patient se sent compris dans son langage, dans sa culture, il est plus enclin à s’engager activement dans son parcours de soins. » Khady Camara, interprète à ISM Interprétariat depuis 1988 en soninké, dioula, bambara et wolof (extrait de notre article de blog).

Aussi le recours à l’interprétariat professionnel participe-t-il de la prise en compte et de la prise en soin de la souffrance psychique des personnes exilées, qu’il est nécessaire d’intégrer aux politiques et pratiques de terrain, pour cheminer vers un accueil digne et permettre l’intégration des personnes à notre société. 

Pour aller plus loin

📄 Note d’observation et de positionnement d’ISM Interprétariat – « Pour un accès effectif à l’interprétariat en santé » 
Rédigée et publiée par ISM Interprétariat, cette note d’observation et de positionnement réaffirme l’importance du recours à l’interprétariat professionnel dans le parcours de soins 

🎥 Replay du Programme 3D – Module 2 – « Lever les barrières linguistico-culturelles pour soigner les maux de l’esprit »
Présenté lors de la 3ᵉ édition du Programme Dialogues, Droits et Diversité, ce module consacré à la santé mentale des personnes exilées et au rôle de l’interprétariat professionnel.  

🗣️ Témoignages dans la Revue Mémoires du Centre Primo Levi –  « D’une langue à l’autre. L’interprétariat au cœur du soin »
Ce numéro offre une lecture croisée des enjeux de l’interprétariat dans la prise en charge des personnes exilées, avec des témoignages d’interprètes (notamment Helmi Trad) et des réflexions sur le rôle de l’interprétation dans l’espace thérapeutique. 

📖 Outil – Santé mentale & interprétation : une collaboration interprofessionnelle riche de sens. Guide pratique à destination du thérapeute et de l’interprète
Cet outil pratique, réalisé par Anne Delizée, Pascale De Ridder et Nicolas Bruwier, propose des repères concrets pour favoriser une collaboration fluide et éthique entre thérapeutes et interprètes en santé mentale, au service d’un accompagnement interculturel de qualité.  

🔎 Article – Dessiner pour repenser : valorisation d’un projet de recherche-action sur le thème de l’interprétariat en santé mentale
Un article de Stéphanie Larchanché et Daria Rostirolla sur l’accompagnement au recours à l’interprétariat professionnel et à la mise en œuvre de bonnes pratiques de collaboration. Il expose les conclusions de leur recherche-action qui a émergé de l’expérience du centre Françoise Minkowska et du constat de l’importance de la problématique linguistique dans les obstacles à la prise en charge des patients exilés.