08 avril 2024

Regards croisés – Soigner avec la barrière de la langue : le recours à l’interprétariat en santé s’inscrit au cœur des enjeux d’accès aux soins

Chaque année, le 7 avril, est célébrée la Journée mondiale de la santé. A cette occasion, les obstacles à l’accès à la santé sont dénoncés et les besoins d’assurer un accès aux soins effectif pour toute personne, cet accès constituant un enjeu majeur dans de nombreux pays, sont réaffirmés.

Les personnes migrantes sont confrontées à plusieurs barrières qui limitent, voire privent, leur accès aux services de santé, telles que des difficultés administratives, le manque d’accès à l’information, le manque d’accès à une couverture maladie, etc. (Rapport de l’Observatoire de l’accès aux droits et aux soins de Médecins du Monde, 2023). Ces obstacles peuvent entraîner d’importants retards dans la prise en charge médicale, ce qui peut avoir des conséquences graves sur la santé des personnes concernées, et viennent heurter le respect, du droit fondamental qu’est la santé.

A cela, se rajoutent des barrières légales, des changements juridiques institués par les successives lois sur l’asile et l’immigration, venant limiter et précariser l’accès à la santé. Les tentatives de suppression de l’Aide Médicale d’Etat (AME) et de réforme pour limiter l’accès à un titre de séjour “étranger malade”, dans le cadre de l’examen parlementaire de la loi pour contrôler l’immigration améliorer l’intégration” en 2023, en sont de récentes illustrations.

La levée de la barrière de la langue dans l’accès aux soins

Parmi les barrières auxquelles sont confrontées les personnes migrantes dans l’accès aux soins de santé, la barrière de la langue joue un rôle pivotal. La communication entre le patient et le professionnel de santé est essentielle pour assurer une prise en charge adéquate.

Lorsque le patient ne parle pas la même langue que le soignant, il devient difficile pour le patient de comprendre les informations médicales qui lui sont fournies, de poser des questions ou d’exprimer ses symptômes de manière précise. De même, le professionnel de santé peut rencontrer des difficultés pour évaluer la situation médicale du patient et lui fournir les soins appropriés. C’est là qu’intervient le recours à l’interprétariat en santé.

Le recours à l’interprétariat professionnel permet de surmonter la barrière de la langue et contribue à garantir un accès équitable aux soins pour les personnes ne maîtrisant pas ou peu la langue du pays dans lequel elles se trouvent.

La présence de l’interprète permet d’établir une véritable communication, claire et précise, entre le patient et le professionnel de santé. Elle permet la traduction des informations médicales, la clarification des questions et la garantie d’une compréhension mutuelle entre les deux parties.

Le recours à l’interprétariat professionnel permet de construire une relation de soins de confiance, respecte la confidentialité des informations partagées, et tient compte de la culture et des croyances. Il participe à une meilleure qualité des soins de santé et favorise l’autonomie du patient dans la prise de décision concernant sa santé (Référentiel de compétences, formation et bonnes pratiques sur l’interprétariat linguistique dans le domaine de la santé, Haute Autorité de Santé, 2017).

Le rôle du recours à l’interprétariat en santé mentale

Pour soigner les maux de l’esprit, accompagner dans la guérison psychologique des traumatismes vécus dans le pays d’origine et sur le chemin de l’exil, souvent aggravés par le non-accueil subi en France, la levée de la barrière de la langue revêt une dimension particulière.

Ahmed Galal, interprète en arabe par téléphone et visioconférence, s’intéresse ici à cette pratique singulière et propose quelques réflexions partant de son quotidien professionnel :

Quel regard portez-vous sur la spécificité de la situation, comparativement à une consultation classique ?

La traduction (du latin traducere qui signifie “faire passer”) occupe une place prépondérante. Elle suppose un aménagement temporel et permet le passage d’une langue source à une langue cible, et inversement, qui ne peut avoir lieu sans notre intervention. Le travail d’interprétariat dépasse la simple traduction de mots. Plus précisément, il s’accompagne d’une translation de sens, prenant en compte les contraintes et possibilités des dires propres à chaque langue.

Pour le psychologue, la présence d’un autre professionnel, l’interprète, peut conduire à des modifications ou, du moins, à un aménagement de son cadre habituel de travail. Le passage par l’interprète avec le temps consacré à attendre et écouter la traduction, lui demander des précisions (lexicales et/ou sémantiques), parfois le faire répéter certains passages pour la prise de notes, constituent des paramètres importants à prendre en compte dans le travail clinique. Dans son travail d’écoute, il revient au psychologue de repérer les éventuels effets émotionnels liés au passage par la traduction et à l’intervention de l’interprète.

Quelle est la dimension clinique de la parole dans un entretien en présence d’un interprète ?

La dimension langagière de cette situation amène à aborder les notions de langage, langue, parole, et à insister sur leur imbrication. Chacun des deux professionnels, personnel de santé et interprète, est mobilisé différemment face à la question de la langue. Il en va du rapport de chacun aux langues (maternelles et étrangères) et à tout ce qu’elles véhiculent et mobilisent à la fois (univers culturel, charge émotionnelle, etc.).

Dans un entretien en présence d’un interprète, le psychologue dispose de deux accès à la parole du patient qui lui sert d’outil et de support de travail. Il s’agit tout d’abord d’un accès direct aux éléments verbaux qu’il peut en saisir (intonations, prosodie, silences, répétitions, etc.), complété par tout ce qui est de l’ordre du non-verbal dans la relation (mimiques, gestuelle, regards, attitudes, etc.). Il dispose également d’un autre accès indirect à cette même parole pour tout ce qui passe par la traduction réalisée par l’interprète. Il n’a pas accès directement aux codes de la langue du patient, ni même à ses lapsus, omissions et ratages. Ces éléments représentent des outils supplémentaires de travail qui aident l’interprète à transmettre le plus fidèlement possible la parole du patient au psychologue. L’interprète est ainsi partie prenante dans l’entretien par ses méthodes adoptées lors de ce travail de transmission mais aussi par le choix des mots prononcés dans sa (re)formulation.

Comment se construit la relation interprofessionnelle entre psychologue et interprète ?

Les deux professionnels s’associent le temps de l’entretien, afin de proposer au patient un cadre où la rencontre est possible. Au cœur de cette “triade” se joue la question de l’adresse, de l’attitude, de l’échange de regards (si l’interprète est présent physiquement). Les attentes et représentations de l’un par rapport à l’autre sont à prendre en compte et à questionner.

Il est intéressant de distinguer l’interprète, d’une part, en tant que linguiste dans un dispositif spécifique d’entretien clinique et, d’autre part, en tant que messager/passeur de messages entre le patient et le psychologue. Cette relation intersubjective entre psychologue et interprète passe par des étapes distinctes. Au début de l’entretien, le psychologue met l’interprète en contexte médical et social du patient. Ce lien binaire devient tripartite au fur et à mesure de l’échange entre les trois acteurs de l’entretien clinique. A la fin de l’entretien, les deux professionnels peuvent discuter des dernières précisions linguistiques et revenir sur le déroulement de l’entretien.

Le renforcement nécessaire du recours à l’interprétariat en santé

Depuis ces dernières années, le cadre réglementaire, les recommandations et les pratiques de recours à l’interprétariat en santé ont évolué. Qu’il s’agisse de sa reconnaissance par la loi de modernisation de notre système de santé, de l’élaboration d’un Référentiel de compétences, formation et bonnes pratiques par la Haute Autorité de Santé, des recommandations de l’Inspection Générale des Affaires Sociales, ou encore de la progression du recours et du développement d’alternatives numériques, l’interprétariat en santé est discuté, formalisé.

Il est encourageant de constater que des structures et professionnels de santé travaillent activement pour garantir des services de santé adaptés aux personnes migrantes, en recourant dans leurs pratiques de soins à l’interprétariat professionnel.

Pourtant, alors qu’il revêt un caractère pivotal pour un accès effectif au droit fondamental qu’est la santé, le recours à l’interprétariat professionnel en santé est loin d’être systématique. Son renforcement est nécessaire dans l’ensemble des lieux de soins, par le biais de changements de politiques et de pratiques à différentes échelles.

Face à ces enjeux, ISM Interprétariat organise le 23 avril 2024 une conférence nationale qui vise à aborder les barrières dans l’accès aux soins des personnes migrantes, incarner le métier d’interprète professionnel et donner à voir ses spécificités et montrer, via des initiatives et dispositifs concrets, que le recours à l’interprétariat professionnel en santé est possible, efficace et souhaitable.

Toutes les informations liées à la conférence et le lien d’inscription sont disponibles sur notre site internet : > En savoir plus