13 avril 2026

Evénement – Retour sur le colloque « Les langues du soin : la santé des femmes face aux défis linguistiques», organisé par Fable-Lab

Vendredi 30 janvier 2026, ISM Interprétariat a participé au colloque  « Les langues du soin : la santé des femmes face aux défis linguistiques », organisé au Campus Condorcet (Aubervilliers) par l’association Fable-Lab ainsi que les chercheuses en anthropologie de la santé Mounia El Kotni et Lucia Gentile. Cet événement a réuni des chercheurs, des professionnels de santé et des acteurs de terrain autour des inégalités linguistiques et de leurs conséquences sur l’accès aux soins des femmes exilées. Le colloque s’est déroulé sur une journée et s’est articulé autour de trois tables rondes, ainsi que de la présentation de différents rapports dont celui intitulé « Accès à la santé obstétricale des femmes non francophones : les effets de la barrière linguistique ».

La politisation des questions migratoires a entaché la vision que l’on a des migrations. À ce propos, Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky rappelle que 58 % des migrants en France sont des femmes, mais qu’elles restent invisibilisées, malgré des parcours marqués par des violences genrées liées à leur vulnérabilité. La barrière linguistique devient un véritable facteur d’inégalités dans l’accès aux soins. Dans ce contexte, la barrière de la langue ne se limite pas à un problème de communication : elle devient un véritable facteur d’inégalités dans l’accès et la qualité des soins. Face à ces constats, l’interprétariat professionnel apparaît alors comme essentiel pour garantir une compréhension mutuelle, tout en prenant en compte les dimensions culturelles dans le parcours de soin. La formation des interprètes-médiateurs, mais aussi celle des soignants, devient indispensable pour assurer une prise en charge adaptée.

Constats sur l’accès aux soins obstétricaux des femmes exilées allophones

Dans la première partie de la matinée, l’étude Women Health ASU 93 a été présentée. Elle s’intéresse à l’accès aux soins des femmes originaires d’Asie du Sud en Seine-Saint-Denis et met en évidence plusieurs difficultés majeures : un manque de communication fluide avec les soignants, un recours peu concluant à l’interprétariat communautaire, et un fort sentiment de honte et d’impuissance lié à la barrière linguistique.

Aussi, la recherche-action « Médiation(s) Santé Femmes », dirigée par Fable-Lab, a mis en exergue les obstacles en matière d’accès, de compréhension et de prise en charge des soins.  Du suivi de la grossesse à l’accouchement, jusqu’au post-partum, ces étapes de la maternité nécessitent de prendre en compte la dimension culturelle afin d’assurer un suivi médical de qualité sur le long terme. Pourtant, la barrière de la langue, associée à une méconnaissance du système de santé, transforme ces situations déjà stressantes en expériences parfois traumatisantes. Par peur de ne pas être comprises ou jugées, les patientes allophones hésitent à exprimer leurs besoins et accèdent difficilement à des informations essentielles. Certaines dénoncent également des postures discriminantes, notamment face à l’usage d’autres langues que le français.

« Ils expliquaient, mais la difficulté était la langue. Moi, je parlais en anglais et ils me disaient : non, il faut parler français. Certaines ne parle pas anglais ; et même si elles le parlent, ils n’aiment pas que l’on parle anglais.»

– Fah8, patiente allophone pakistanaise

Les soignants, quant à eux, ne recourent pas systématiquement à un interprète professionnel car : « […] c’est long, ça coute cher, et souvent on se comprend avec es gestes » souligne une sage-femme en maternité. Ils proposent des solutions alternatives comme le fait de venir accompagner (tierce personne) ou l’usage de logiciel de traduction numérique (comme Google Traduction). Lorsque les patientes allophones connaissent la possibilité de recourir à un interprète professionnel, celui-ci intervient souvent trop tard dans la prise en charge, voire pas du tout. C’est ce que Lucile Gentille (COALLIA) qualifie comme étant des « bricolages langagiers » qui s’érigent comme une norme lorsque le français, langue du soin par défaut, n’est pas parlé par la patiente. Mounia El Kotni explique aussi que la barrière linguistique peut accentuer les violences vécues, qui se sentent parfois infantilisées et peu considérées dans leur parcours de soin.

Illustration de Christel Han, réalisée en temps réel durant le colloque

Reconnaitre les diversités linguistiques dans les parcours de soin 

La première table ronde intitulée « La médecine face au multilinguisme », a mis l’accent sur la place de la langue dans la compréhension même du parcours migratoire. Au-delà de la médiation culturelle, le rôle de l’interprète professionnel est essentiel dans la communication entre le patient et le soignant. Les interventions ont aussi abordé la question de la glottophobie, c’est-à-dire les discriminations linguistiques. La langue s’impose comme un marqueur social. Mais la hiérarchisation des langues dans la santé peut entraîner une autocensure, une insécurité linguistique voire le renoncement aux soins.

Ce rapport à la langue s’inscrit dans la question de la transmission de la langue maternelle. Les mères exilées allophones, confrontées à un parcours médical complexe, peuvent en venir à considérer leur langue comme secondaire, et donc ne pas la transmettre à leurs enfants. Pourtant, la valorisation de la langue maternelle joue un rôle majeur dans l’apprentissage des enfants, souligne Amalini Simon, psychologue clinicienne et directrice du Centre Babel. Au-delà de la hiérarchisation des langues, Priscille Ahtoy (docteure en Sciences sociales) nous apprend que la façon dont une personne allophone exprime sa douleur, sa couleur de peau, son accent influencent la qualité de sa prise en charge.

Illustration de Christel Han, réalisée en temps réel durant le colloque

L’interprète-médiateur : acteur de de la relation de soin

La matinée s’est poursuivie par une seconde table ronde intitulée « Les femmes non francophones et leur santé », avec la projection du court-métrage Makan. Réalisé par Ghanwa Rana, ce film retrace l’histoire de sa mère, femme pakistanaise non francophone, depuis son arrivée en France jusqu’aux épreuves traversées lors de sa maladie – marqué par un sentiment d’invisibilisation.

Estelle Gioan, psychologue clinicienne transculturelle au CHU de Bordeaux, souligne le fait que, dans certains cas, le rapport aux institutions peut accentuer les vulnérabilités. En France, l’accouchement est médicalisé mais dans certaines cultures, les savoir-faire ancestraux sont les boussoles dans le suivi d’une grossesse. Même si les femmes allophones se montrent globalement satisfaites du professionnalisme de leur prise en charge, elles expriment néanmoins le sentiment que leur parole reste invisibilisée : elles ne disposent pas d’espaces d’échanges pour aborder leurs préoccupations.

Pour y remédier, le service de la psychologue clinicienne – à travers le dispositif « Causeries pour les femmes enceintes », met en place des séances préparatoires visant à rendre les discours médicaux plus accessibles grâce à des supports adaptés. Il s’appuie également sur la collaboration avec les interprète-médiateurs afin de mieux appréhender le contexte culturel et religieux des patientes allophones. C’est précisément ici que la notion de littératie en santé prend tout son sens : la capacité à accéder, à comprendre, à évaluer et à utiliser les informations de santé pour favoriser l’autonomie de la patiente.

La formation des interprètes et des soignants pour une meilleure prise en charge des patientes allophones

Pour clôturer la journée, la dernière table ronde a souligné l’importance de la collaboration entre interprètes et soignants, ainsi que la nécessité de former ces professionnels. À ce titre, ISM Interprétariat a été saluée à plusieurs reprises au cours du colloque pour son engagement et la qualité de ses interventions.

Léa Oriol, co‑directrice de Fable-Lab, a insisté sur les notions de confiance, de contrôle et de pouvoir. La collaboration soignant-interprète peut semer le doute chez le professionnel de santé, qui n’a pas toujours une vision claire de ce qui est réellement dit au patient allophone. La crainte de perdre la maîtrise de la relation de soin et la redistribution des rôles entre interprète et soignant sont également des enjeux majeurs abordés.

Parmi les défis liés à la médiation, Anamiga Joseph (médiatrice interculturelle, interprète et enseignante à l’INALCO) a souligné le manque d’autonomisation des familles, les frustrations liées à l’absence de rencontres culturelles et les comparaisons intergénérationnelles entre anciennes et nouvelles vagues migratoires. Elle insiste sur la nécessité d’associer, à la double casquette d’interprète-médiateur, une formation adaptée pour mieux comprendre et soutenir les professionnels de santé. La mise en place de pratiques adaptées garantissant la qualité et la continuité des soins passe également par l’autonomisation des femmes exilées, par exemple : leur apprendre quelques mots essentiels en français pour faciliter la communication entre elles et le soignant mais aussi améliorer la qualité de leurs soins.

«  L’intégration des interprètes et médiateurs, la montée en compétences collectives et l’adaptation collaborative des outils de communication sont essentielles pour améliorer l’accès et la qualité des soins, renforcer l’autonomie des bénéficiaires et réduire les inégalités dans un contexte multiculturel et précaire. »

– Anastasija, chargée de développement chez ISM Interprétariat

Illustration de Christel Han, réalisée en temps réel durant le colloque

Les différentes études et recherches s’accordent à dire que le parcours de soin des femmes exilées allophones est complexifié par la barrière linguistique, accentue les violences médicales et le recours aux solutions improvisées impacte négativement la qualité de la prise ne charge.

« Ce colloque a rappelé que faciliter la communication en santé ne relève pas uniquement d’outils techniques, mais aussi d’une posture d’accueil, d’écoute et de reconnaissance. Penser la langue comme un véritable déterminant de santé publique est essentiel pour garantir un accès aux soins plus juste et plus égalitaire. »

– Elina, alternante au service RH chez ISM Interprétariat

En effet recourir à l’interprétariat professionnel est essentiel pour garantir la bonne compréhension des prescriptions et des consignes médicales par les patientes allophones. Le rôle de l’interprète professionnel va au-delà de la traduction de mots, il prend en compte les spécificités culturelles et les vulnérabilités pour garantir une compréhension mutuelle entre les professionnels de santé et les femmes exilées allophones.

Il est donc essentiel de former les interprètes ainsi que les professionnels à la collaboration avec les interprètes mais aussi à la compréhension de leur rôle dans le parcours du soin. C’est précisément dans cette perspective qu’ISM Interprétariat s’engage, à travers la mise en place d’un plan de formation continue à destination de ces équipes, incluant des modules spécifiques dédiés au secteur de la santé et à l’accompagnement des publics vulnérables, ainsi que par le biais des actions de son Observatoire, notamment l’organisation de rencontres professionnelles réunissant soignants, travailleurs sociaux, juristes et interprètes. Ces espaces visent à favoriser une meilleure interconnaissance des métiers, à dépasser les logiques de fonctionnement en silos et à contribuer à l’élaboration d’une culture commune de l’accueil des personnes exilées non francophones. Ils permettent également de travailler l’accordage et de renforcer une collaboration efficace entre professionnels et interprètes dans le cadre d’un dialogue à trois avec la personne accueillie et accompagnée.

➡️ Pour accéder au replay de ce colloque, cliquez ici ou sur la vidéo disponible ci-dessous.