01 décembre 2023

Témoignages – La place de l’interprétariat dans l’accompagnement des enfants allophones

Il y a plusieurs jours a été célébrée la Journée internationale des droits de l’enfant du 20 novembre, date à laquelle a été adoptée en 1989 la Convention internationale des droits de l’enfant. Cette convention inscrit la protection de plusieurs droits pour tous les enfants, sans discrimination.

Pour les enfants migrants allophones, la prise en charge de la barrière de la langue est essentielle, afin de leur assurer un accompagnement, qu’il soit médical, psychique, administratif, social, scolaire, etc., adapté à leurs besoins.

Les Centres Médico-Psycho-Pédagogiques (CMPP) interviennent dans l’accompagnement des enfants et de leurs parents, en assurant des consultations pluridisciplinaires auprès des enfants présentant des difficultés psychologiques, familiales, scolaires, sociales, ou dans leur développement. Le CMPP Ambroise Croizat à Grigny accompagne des familles migrantes allophones, par le biais notamment de consultations transculturelles pour lesquelles des interprètes professionnels sont mobilisés. Patrick BOULAND, pédopsychiatre et Directeur médical du CMMP, témoigne de cet accompagnement :

 

Quels sont les profils et les besoins des enfants étrangers accompagnés au sein de votre CMPP ?

Le CMPP assure des soins psychiques des enfants avec leurs parents. Les besoins des enfants sont universels : ils ont besoin de protection, d’attention et de sens partagés. Les difficultés que je constate chez les enfants que nous rencontrons recouvrent tout l’éventail de la pathologie de l’enfance.

Cependant, et très certainement en rapport avec la migration, l’exil, l’accueil et les conditions de vie ici, beaucoup des enfants que nous rencontrons sont exposés à des retards ou des troubles précoces du développement. Le mutisme sélectif ou extra familial est également une manifestation que l’on rencontre fréquemment.

 

Comment et pourquoi avez-vous décidé d’avoir recours à l’interprétariat professionnel dans l’accompagnement des enfants et de leurs parents allophones ?

Les familles qui consultent ont besoin de pouvoir s’exprimer librement afin de pouvoir réfléchir avec toute leur intelligence aux difficultés que leur enfant présente ou qu’on leur a dit qu’il présente. De son côté, le consultant doit pouvoir réfléchir à partir de son savoir et de ses compétences.

Les uns et les autres doivent pouvoir utiliser l’outil qu’ils ont le plus précieux, c’est-à-dire leur langue, leur lexique, les implicites et les représentations qui vont avec. Le recours à l’interprétariat découle naturellement de cet état de fait. Le recours à l’interprétariat est la première question que l’on doit se poser lors de l’accueil des familles, à la fois pour les enfants et pour les parents. Il n’est pas réservé à la consultation transculturelle.

 

Quels sont, selon vous, les apports du recours à l’interprétariat ? D’un côté, pour vous en tant que professionnel de santé, et d’un autre côté, pour les enfants et leurs parents allophones ?

Il s’agit d’accueillir et ce n’est pas un vain mot, les personnes que nous recevons, les parents, les enfants, là où ils en sont de leur parcours de vie, de leurs questionnements et qui dépassent toujours largement le motif de la consultation. L’importance est de faire en sorte que les personnes puissent venir avec leur paysage interne.

Il ne s’agit donc pas tant de comprendre que d’organiser une rencontre afin d’établir une relation qui nous permettra de réfléchir ensemble, chacun a sa place, aux soins qui pourront être proposés pour aider l’enfant et ses parents à dépasser ou traverser les difficultés qu’il(s) rencontre(nt).

Comment accueillir et organiser une telle rencontre sans permettre l’usage de la langue de la famille, sans accepter que si certains mots n’existent pas dans une langue (par exemple psychiatre ou handicap), il en existe d’autres, porteurs de potentialités symboliques identiques ?

Il est nécessaire de prendre en compte à la fois la dimension langagière mais également les représentations culturelles qui seules permettent de parler d’un trouble, ou d’en trouver le sens. Il n’y a pas de représentation culturelle supérieure à une autre. C’est ce que l’on appelle le complémentarisme. Les interprètes peuvent apporter dans ces moments-là autre chose qu’un pont de langue, et par certains commentaires construire un bricolage transculturel.

Il arrive que les parents hésitent lorsque nous leur faisons part de la possibilité de bénéficier de l’apport d’un interprète, comme s’ils transposaient pour eux la crainte que leur enfant n’accède pas au français. A ce moment-là je leur demande dans quelle langue ils réfléchissent à un problème difficile, dans quelle langue ils s’expriment lorsqu’ils sont mécontents. Nous parlons alors d’intelligence du savoir, d’intelligence du cœur, de donner aux enfants l’intelligibilité des mondes, celui de la maison et celui qu’il rencontre à l’école ou ailleurs. La plupart du temps les parents comprennent l’intérêt de demander l’aide d’un interprète professionnel.

 


 

Parmi les enfants qui prennent le chemin de l’exil, les mineurs non accompagnés sont particulièrement vulnérables en raison de leur parcours migratoire difficile et de leur situation de grande précarité en France : vie à la rue, risques de maltraitance et d’exploitation, exercices du droit d’asile et du droit à la santé entravés, suspicion de majorité, etc. (Mettre fin aux violations des droits des mineur.es isolé.es : 90 propositions pour une meilleure protection, AADJAM, La Cimade, Le Gisti, InfoMIE, Médecins du Monde, Secours Catholique-Caritas France, Unicef France).

Les Maisons d’Enfants à Caractère Social (MECS) sont des établissements sociaux ou médico-sociaux qui assurent un accueil temporaire d’enfants en difficulté. Les MECS du Groupe addap13 à Marseille et ses alentours disposent d’un pôle « Prise En Charge (PEC) Mineurs ASE » qui accueille, accompagne, héberge et prend en charge des MNA. Des professionnels de ce pôle témoignent de cet accompagnement et de l’importance du recours à l’interprétariat pour les enfants étrangers qui ne parlent pas français :

 

Quelles sont les missions du pôle « PEC Mineurs ASE » du Groupe addap13 ?

Nous accueillons sans distinction les jeunes reconnus mineurs à la suite d’une évaluation éducative et sociale concluant à la minorité et à l’isolement du jeune, et également les jeunes non reconnus mineurs par l’autorité administrative (ici le conseil départemental) mais qui, par un recours auprès du juge des enfants, se voient reconnaître dans leur minorité et leur isolement. Nous accueillons également, sur un service spécifique, des jeunes dit « en voie de recours » : ces jeunes sont effectivement confiés par décision judiciaire au conseil départemental, mais le juge des enfants sollicite un complément d’informations avant de statuer définitivement.

Les MNA pris en charge dans nos services sont accompagnés autour de 4 axes, visant à garantir leur accès à une autonomie : accompagnement à la santé et aux soins ; accompagnement à la constitution ou reconstitution de leur état civil ; accompagnement à la scolarité et à l’insertion socio-professionnelle ; accompagnement à la citoyenneté, aux sports et aux loisirs. Pour ce faire, des équipes pluridisciplinaires (éducateurs, conseillers en insertion professionnelle, soignants, etc.) travaillent avec les jeunes au quotidien.

 

Pour quel(s) type(s) de rendez-vous et d’accompagnement de MNA faites-vous appel à des interprètes professionnels ?

Le recours à l’interprétariat se fait principalement dans le cadre d’entretiens individuels qui tournent autour des 4 grands axes d’accompagnement des jeunes. Ainsi, des interprètes interviennent en audience devant le juge des enfants, en entretien auprès des inspecteurs enfance famille du conseil départemental, ou encore en entretien pour la santé, pour l’insertion professionnelle.

 

Quels sont, selon vous, les apports du recours à l’interprétariat dans l’accompagnement des MNA qui ne parlent pas français ? D’une part, pour le professionnel, et d’autre part, pour le mineur ?

Pour les jeunes, la possibilité d’avoir recours à des entretiens dans leur langue natale est très bénéfique. Cette possibilité change de leur quotidien, au cours duquel il leur est demandé le plus possible de parler français.

Le recours à l’interprétariat permet aux professionnels d’avoir la certitude que le jeune qui en bénéficie comprend ce qui lui est dit, demandé, expliqué. Les équipes ne peuvent pas accompagner sereinement des jeunes qui ne saisiraient pas toutes les subtilités de ce qui leur est dit. Le recours à ISM Interprétariat nous permet d’être certains que le jeune a bien compris le sujet abordé.