Notre collègue Kirilka Kirilova, interprète et traductrice, nous écrit ce matin :

 

Cher collègues bonjour,

 

Interprète – traductrice en anglais, russe et bulgare, je passe le temps du confinement en suivant les actualités des différents pays. Tout ce qui est accessible dans mes langues. Je suis interpellée par l’exception de cette situation qui ne dit pas son nom.

 

C’est un événement planétaire qui touche l’hémisphère nord, plus de 3 milliards de personnes concernées. Et c’est pour la première fois dans l’Histoire, un confinement de ce genre. Un précédent bouleversant l’éventail large de l’ensemble des activités humaines – allant à bien des égards sur le droit, le travail, la consommation, les arts, la culture, la communication… Une nouvelle dimension d’existence de l’être humain, jamais vécue jusqu’à présent.

 

Au-delà des situations pratiques j’ai des réflexions au niveau linguistique.

 

On sait que la langue est le miroir des traditions, coutumes, modes de vies et cultures. La langue exprime les pensées, mais aussi influence les pensées, au niveau rationnel et au niveau inconscient. Pour cela, une analyse linguistique peut nous amener à mieux comprendre la psychologie et la culture d’un peuple, voire son passé. Les stéréotypes, attitudes, approches mentales et tabous des personnes parlant une langue deviennent plus compréhensibles. Et cette connaissance nous aide à peaufiner notre transfert du message dans la langue cible, en tenant compte de la culture des personnes parlant cette langue.

Je me positionne sur le fond du sujet. Le confinement étant du jamais-vu, il n’y a pas de termes adéquats et d’expressions propres linguistiques. Chaque nation utilise des mots “proches” de la réalité, en s’adaptant à la culture locale.

Ainsi aux États Unis, un pays où les libertés individuelles sont sacrées inaliénables par le Second Amendement de la Constitution américaine, parler de “confinement” est délicat. L’administration a cherché des expressions symboliques :

  • Le Président Donald Trump parle de social distancing (distance sociale).
  • Les gouverneurs, les seuls habilités à décréter le confinement dans leur Etat, s’efforcent d’utiliser des euphémismes comme Safer-at-home order (Ordonnance de “rester au domicile, car plus en sécurité”).
  • Shelter in place (Abritez-vous sur place) : une consigne datant de la Guerre froide pour que les populations s’abritent dans leur ville en cas d’attaque nucléaire ou terroriste. Rien à voir avec le confinement actuel.
  • Stay-at-home mesure  (mesure de demande de “rester à la maison”) : on cherche à atténuer l’expression d’une contrainte insupportable dans la culture américaine.
  • Open (ouverture) pour le déconfinement. Trump a simplement écrit Liberate (libérer).

Pareil pour les règles de sorties permises (un peu plus élargies qu’en France, puisque les lieux de culte sont restés accessibles). L’administration et les pouvoirs publics préfèrent guidelines, sorte de “recommandations”, “conseils”, ” principes”. Pas “restrictions” dans leurs mots. Les médias utilisent, de leur côté, plutôt des termes qui renvoient à la contrainte :

  • Lockdown : enfermement des prisonniers dans les cellules, une mesure administratif ou judiciaire de confinement.
  • Shutdown : fermeture temporaire ; aux États Unis, cessation des activités du gouvernement en cas de querelle entre le Congrès et le Président.

 

Et ailleurs dans le monde :

 

  • En Australie : le mot le plus populaire en ce moment est self isolation (auto isolation) qui est l’équivalent de notre confinement. Les experts de la com ont trouvé une assez bonne expression qui évoque le caractère autonome de la décision du citoyen de rester confiné. Et self isolation était utilisé au XIXe siècle à propos des Etats qui ne voulaient pas s’aligner avec des alliances. En Australie on dit aussi self carantine (se mettre soit même en quarantaine).
  • Au Vietnam : l’ordre est à l’isolation
  • En Russie : la connotation de la contrainte étatique se fait moins visible. On parle de quarantaine.
  • L’Allemagne a eu plus de mal de se débrouiller linguistiquement. Ce n’est pas les injonctions ou les ordres qui manquent dans la tradition de ceux qui ont connu le 3e Reich. Pour cette raison justement, aucun terme n’a pu être trouvé sans connotation avec la période la plus sombre de l’Histoire allemande. Les recherches terminologiques s’avérant stériles, il a été finalement décidé d’appliquer le mot anglais shutdown. Pour le déconfinement, il est dit exit aus dem shutdown (sortie du shutdown).
  • En Bulgarie : on dit “situation d’exception”. Pareil pour dénommer “déconfinement”.

Mon objectif était de rechercher comment les expressions linguistiques ont été choisies culturellement, et quelles connotations elles peuvent coder. Concernant les notions des traditions différentes quant aux droits humains et les libertés individuelles, les communications publiques, la dignité humaine.

Je propose aux collègues qui le souhaitent de nous dire comment cela se présente dans leur culture linguistique.

Très cordialement

Kirilka Kirilova,
Interprète – Traductrice en anglais, bulgare et russe